Une étrangeté fabriquée, une culture bien réelle.
On présente souvent les « gens du voyage » comme des figures d'ailleurs, comme s'ils arrivaient de l'extérieur. C'est faux : ce sont, pour l'immense majorité, des citoyens français, présents en Europe depuis des siècles. Leur « étrangeté » n'est pas une donnée naturelle : elle a été construite, pièce par pièce, par l'État. Restituer la culture réelle, c'est défaire le stéréotype qui sert encore aujourd'hui à les repousser — eux, et tous ceux qui vivent en habitat non-ordinaire.
1. Une « étrangeté » qui a été fabriquée
La sociologue Gaëlla Loiseau emploie une formule juste : les Voyageurs ont été transformés en « étrangers de l'intérieur ». Non par nature, mais par une succession de dispositifs d'État :
- 1895 : recensement national des « nomades ».
- 1912 : la loi du 16 juillet impose le carnet anthropométrique (photo, empreintes, mensurations) et l'immatriculation des roulottes — un régime de contrôle permanent.
- Sous Vichy : alors que la carte nationale d'identité est créée pour tous les Français, les « nomades » en sont exclus, puis internés dans des camps sur le sol français.
- Jusqu'en 2017 : le livret de circulation (héritier du carnet de 1912) reste en vigueur, jusqu'à son abrogation — à la suite d'une question prioritaire de constitutionnalité tranchée en faveur des associations en 2012.
Pendant plus d'un siècle, ces marqueurs ont amputé une partie de la population de sa pleine citoyenneté. L'« étranger de l'intérieur » est un produit administratif, pas une essence.
2. Des siècles d'enracinement, des origines plurielles
La présence en Europe est ancienne : plusieurs siècles, attestée en France dès le XVe siècle. Et elle n'a rien d'un bloc homogène — c'est une mosaïque de groupes arrivés par vagues successives :
- les Manouches (Sinté), présents dans l'espace germanique et français dès le XVe siècle ;
- les Gitans, installés de longue date dans le sud, via la péninsule ibérique ;
- les Yéniches, d'origine européenne (et non indienne), apparus comme groupe itinérant vers le XVIIIe siècle ;
- les Roms, arrivés plus récemment d'Europe centrale et orientale (XIXe-XXe siècles).
Cette diversité d'origines suffit à défaire l'idée d'une « ethnie » unique et étrangère. Ce qui rassemble n'est pas une race : c'est une histoire, des liens familiaux, et un rapport au voyage.
3. Une langue venue d'Inde : le romani
Une grande partie de cette population parle ou a parlé le romani — une langue d'origine indienne, apparentée au sanskrit et aux langues du nord de l'Inde. C'est l'un des témoignages les plus solides d'un voyage de plusieurs siècles, de l'Inde jusqu'en Europe.
Cette langue est vivante, et elle a même essaimé dans le français courant : le mot « gadjo » (au pluriel « gadjé »), qui désigne les non-Voyageurs, est un mot romani passé dans l'usage. À l'inverse, les Yéniches — d'origine européenne — ont leur propre langue : la communauté n'est pas linguistiquement uniforme, et c'est une richesse de plus.
4. « Voyageur » : se nommer soi-même
Les mots ne sont pas neutres. « Gens du voyage » est une catégorie administrative forgée par l'État. « Bohémien », « tsigane » ou « romanichel » sont des désignations venues de l'extérieur, souvent chargées de méfiance.
Or beaucoup se nomment eux-mêmes « Voyageurs » — ou Manouches, Sinté, Yéniches, Gitans selon les familles. S'auto-désigner est un acte de dignité : c'est refuser que l'identité soit seulement ce que l'administration ou le stéréotype en disent. La crispation française devant « le problème des nomades » est un défaut de compréhension. Ce n'est pas aux Voyageurs d'être compris : c'est à l'État de comprendre. Il n'a pas encore accepté de traduire en actes sa reconnaissance 2016 de la culture Voyageurs, et continue d'espérer régler par la contrainte.
5. Une culture reconnue par l'État (2016)
Cette culture n'est pas une curiosité folklorique : elle a fait l'objet d'une reconnaissance institutionnelle. Le 22 septembre 2016, la ministre de la Culture Audrey Azoulay a signé la charte « Culture - Gens du Voyage et Tsiganes de France » avec neuf associations nationales, à l'initiative de Dominique Raimbourg (alors président de la Commission nationale consultative des gens du voyage).
L'objectif affiché par le ministère est sans ambiguïté : « modifier le regard que la société porte » sur cette communauté, et « découvrir et valoriser son patrimoine culturel ». Autrement dit : l'État reconnaît officiellement, d'un côté, une culture à transmettre — quand, de l'autre, ses propres dispositifs ont si longtemps fabriqué l'étrangeté.
6. Le travail : une nécessité, pas un but
Un trait revient dans la manière dont les acteurs culturels voyageurs décrivent leur rapport au monde : le travail y est vécu comme une nécessité — un moyen de vivre et de faire vivre les siens — plutôt que comme une fin en soi ou un marqueur de statut. C'est un autre rapport au temps et à la réussite que celui, productiviste, de la société sédentaire majoritaire.
Ce n'est pas une infériorité ; c'est une autre échelle de valeurs, dont la sobriété et la mesure ont beaucoup à dire à une époque qui s'interroge sur la place du « toujours plus ».
7. Pourquoi ça compte pour l'habitat non-ordinaire
Le stéréotype qui frappe la caravane des Voyageurs est le même que celui qui frappe la yourte ou le camion de qui choisit l'habitat léger : celui de l'anormalité, du « hors-sol », du problème à gérer. Gaëlla Loiseau le formule nettement :
« Résider en camion ou en yourte à l'année occasionne, comme pour les gens du voyage, des entraves à la scolarité des enfants et à l'exercice des droits civiques en plus d'une pénalisation judiciaire. »
Défaire l'étrangeté des Voyageurs et faire reconnaître l'habitat léger, c'est un seul et même combat. C'est la doctrine de France-PC•HNO : un seul habitat non-ordinaire, qu'on soit voyageur, paysan en cabane ou citadin en tiny house — et, dans tous les cas, des citoyens, pas des étrangers.
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Questions fréquentes
Les gens du voyage sont-ils des étrangers ?
Non. Dans leur très grande majorité, ce sont des citoyens français, présents en Europe depuis des siècles. L'« étrangeté » qu'on leur prête n'est pas une donnée naturelle : elle a été construite par des dispositifs d'État (recensement des « nomades » en 1895, carnet anthropométrique en 1912, exclusion de la carte nationale d'identité sous Vichy, titres de circulation jusqu'en 2017). La sociologue Gaëlla Loiseau parle d'« étrangers de l'intérieur ».
D'où vient la langue romani ?
Le romani est une langue d'origine indienne, apparentée au sanskrit et aux langues du nord de l'Inde. Il témoigne d'un voyage de plusieurs siècles depuis l'Inde vers l'Europe. Des mots romani sont passés dans l'usage courant, comme « gadjo / gadjé » (qui désigne les non-Voyageurs). Tous les groupes ne parlent pas romani : les Yéniches, par exemple, sont d'origine européenne et ont leur propre langue.
Pourquoi dire « Voyageur » plutôt que « gens du voyage » ?
« Voyageur » est une auto-désignation : c'est ainsi que beaucoup se nomment eux-mêmes. « Gens du voyage » est une catégorie administrative créée par l'État ; « bohémien » ou « tsigane » sont des désignations venues de l'extérieur, parfois péjoratives. Se nommer soi-même est un acte de dignité.
Quel rapport entre la culture des Voyageurs et l'habitat léger ?
Le même stéréotype d'« anormalité » frappe la caravane des Voyageurs et la yourte ou le camion de qui choisit l'habitat léger. Gaëlla Loiseau le note : résider en camion ou en yourte à l'année expose aux mêmes entraves (scolarité, droits civiques, pénalisation) que les gens du voyage. Défaire le stéréotype culturel et reconnaître l'habitat non-ordinaire sont un seul et même combat : un seul HNO, des citoyens.
— Gaëlla Loiseau, « L'irrésistible étrangeté des gens du voyage », revue Chimères, 2020/1, n°96, p. 139-150 (« étranger de l'intérieur » ; habitat léger ↔ gens du voyage).
— Charte « Culture - Gens du Voyage et Tsiganes de France », signée par la ministre de la Culture Audrey Azoulay le 22 septembre 2016 (9 associations nationales ; initiative de D. Raimbourg) — ministère de la Culture.
— Dispositifs d'État : loi du 16 juillet 1912 (carnet anthropométrique) ; livret de circulation abrogé en 2017 (QPC, Conseil constitutionnel, 2012).
— Langue romani : consensus linguistique sur l'origine indienne (famille indo-aryenne).
— Couleur culturelle (auto-désignation, rapport au travail) : livret Tissé Métisse sur la culture des gens du voyage (2017).