700 € la semaine en glamping c'est légal, banquable et subventionnable. La même yourte chez un précaire : expulsion, démolition, condamnation pénale.
En France, une yourte installée dans un camping privé se loue jusqu'à 700 € la semaine en haute saison. La même yourte, habitée toute l'année par une famille précaire sur un terrain privé, justifie une charte de lutte contre la cabanisation, une expulsion sans relogement, la démolition de la construction, et souvent une condamnation civile et pénale. Même objet, même empreinte écologique, même territoire. Deux traitements radicalement opposés selon la taille du portefeuille.
La yourte, la cabane en bois, le tipi, la tiny house : ces habitats légers sont devenus en quelques années le symbole d'un tourisme "nature et authentique" très prisé des classes moyennes et supérieures. Les plateformes de réservation en ligne regorgent d'offres à des tarifs vertigineux. Rien d'illégal à cela : ces installations en camping commercial sont parfaitement conformes au droit.
Mais cette même yourte — identique en tout point — devient un problème lorsqu'elle est la résidence principale d'une famille qui n'a pas les moyens de payer un loyer du marché. Elle devient alors un "habitat illicite", une "cabanisation", une atteinte au paysage et à l'environnement.
"L'hypocrite souci d'écologie devient le principal prétexte pour exclure les plus pauvres et les marginaliser, tout en valorisant les vacances familiales en cabanes, tipis, yourtes, tiny-houses ou autres logements insolites, tout à fait acceptables, voire carrément banquables." — HaLEM France, L'Habitat mobile et léger : Points de vigilance, 2025
Pour les personnes qui habitent en yourte, cabane ou caravane par nécessité, la "charte de lutte contre la cabanisation" — signée par maires et préfets dans de nombreux départements — déclenche une séquence particulièrement brutale.
D'abord, l'expulsion sans proposition de relogement. Ensuite, la démolition de l'habitat, souvent l'unique "capital" qu'une famille précaire a constitué au fil des années, parfois avec des matériaux récupérés, de la sueur, de la solidarité. Et enfin — la double peine — une condamnation civile et pénale pour infraction au code de l'urbanisme.
Pendant ce temps, l'habitat écologique auto-construit — économe en énergie, sans béton, à faible empreinte carbone — est traité comme un délit.
Ce que HaLEM souligne avec acuité : ces habitats précaires sont souvent plus écologiques que les constructions en dur — économes en énergie, faible emprise foncière, pas d'artificialisation des sols. Ce sont précisément les arguments mobilisés contre eux, au nom d'une "préservation de l'environnement" qui sert surtout à disqualifier les plus pauvres.
Il se passe quelque chose d'inquiétant dans les projets d'habitat léger alternatif qui émergent en France depuis une décennie. Des éco-hameaux, des villages de tiny houses, des communautés intentionnelles — souvent beaux projets, souvent bien intentionnés — mais qui ne concernent que des populations qui peuvent "investir plusieurs dizaines de milliers d'euros dans leur habitat".
"Après la gentrification des centres urbains, on assiste à la boboïsation des projets et des zones réservées à l'habitat léger. Encore un nouveau hold-up des classes sociales dominantes au détriment des plus pauvres." — HaLEM France, 2025
Ces projets ne prévoient aucun quota d'habitat locatif pour les plus démunis. Ils ne créent aucune place pour les "mobiles" — travailleurs saisonniers, familles de voyageurs, agriculteurs sans immobilier sur leur exploitation. En d'autres termes : de nouveaux ghettos pour riches "greenwashés".
Le concept de "réversibilité" de l'habitat — théoriquement vertueux — est en train d'être instrumentalisé pour créer des normes nouvelles qui excluront systématiquement les moins solvables. Car la réversibilité coûte cher. Et ce qui coûte cher n'est accessible qu'aux riches.
Avant de parler de yourtes Instagram et de tiny houses Pinterest, rappelons qui sont les vrais habitants de l'habitat léger ou mobile en France en 2026.
Mais au-delà des Gens du Voyage, HaLEM identifie des catégories souvent invisibles dans les statistiques officielles :
Et derrière eux, le "halo" de 12,1 millions de personnes fragilisées par la crise du logement — dont beaucoup pourraient basculer dans l'habitat précaire à la prochaine rupture de bail, au prochain licenciement, à la prochaine séparation.
"Le Centre communal d'action sociale renvoie les personnes en précarité vers le squat." C'est ce que révèle la tribune des Roches Blanches de Douarnenez (2025) : quand l'État social est défaillant, ce sont les habitants eux-mêmes — squats, yourtes, cabanes — qui assurent l'accueil d'urgence que les institutions refusent de financer.
Face à ce constat, HaLEM formule depuis des années des propositions précises, raisonnables, qui ne coûteraient pas grand-chose à l'État — si ce n'est un peu de volonté politique.
Ces propositions ne sont pas révolutionnaires. Elles s'appuient sur des outils juridiques qui existent déjà — STECAL, terrains familiaux, schémas départementaux d'accueil — mais qui restent lettre morte parce que les élus locaux et les préfectures refusent de les appliquer.
La première chose utile est de signaler. Chaque expulsion, chaque menace de démolition, chaque "charte anti-cabanisation" appliquée sans relogement : ces situations méritent d'être documentées, cartographiées, rendues visibles.
La carte nationale des points chauds de l'habitat précaire permet de signaler anonymement une situation dans votre département. Ces données sont utilisées par les associations pour interpeller les élus, les préfectures et les médias.
La deuxième chose utile est de connaître vos droits. Nos guides pratiques juridiques détaillent les recours disponibles selon votre situation : domiciliation, DALO, terrain familial, STECAL, droits des résidents de camping.
Signalez-la sur notre carte nationale. Chaque signalement contribue à rendre visible ce que les pouvoirs publics préfèrent ignorer.
📍 Signaler ma situation Voir la carte