Un article rare reconnaît la dimension sociale ignorée par la répression. Nous prolongeons : il faut distinguer trois catégories que la politique anti-cabanisation confond délibérément.
Nous analysons cet article, nous en prolongeons les intuitions, et nous proposons la distinction que la politique anti-cabanisation refuse systématiquement de faire — et qui change tout.
Auteure : Solange de Fréminville | Publication : Alternatives Économiques | Date : 6 janvier 2025
Alternatives Économiques est un mensuel d'économie critique fondé en 1980, référence de la presse économique de gauche française. Son traitement de l'anti-cabanisation tranche nettement avec le consensus médiatique d'approbation des destructions.
Le traitement médiatique standard de l'anti-cabanisation suit un récit convenu. Des agents de l'État, armés de leurs procès-verbaux et de leurs engins de démolition, interviennent sur des parcelles "illégalement occupées". La destruction est filmée ou photographiée. Les officiels justifient l'intervention par la protection de la nature, des terres agricoles, des risques naturels. Éventuellement, on mentionne en fin d'article que les occupants "ont été prévenus à l'avance".
Les victimes — quand elles existent dans le récit — sont des silhouettes. Rarement nommées, jamais interviewées longuement, leur situation est réduite à une note de bas de page sociale. Le cadre implicite est celui de la bonne gouvernance : la loi s'applique, le territoire est protégé, l'ordre est rétabli.
L'article d'Alternatives Économiques sort de ce schéma. Il maintient la légitimité des enjeux environnementaux — et c'est honnête. Mais il nomme aussi ce que les autres taisent.
L'enquête de Solange de Fréminville documente l'ampleur du phénomène dans l'Hérault : environ 30 000 parcelles concernées, un logiciel d'IA cartographique (Aigle) utilisé par la DDTM pour détecter les constructions illicites depuis les airs, des partenariats entre communes, préfecture et Conservatoire du littoral pour engager des procédures.
Mais l'article s'arrête sur un constat que les communiqués officiels éludent : la répression bute sur la question sociale. Certains ménages sont insolvables. Ils ne peuvent pas payer les astreintes. Ils n'ont nulle part où aller. L'expulsion ne résout rien — elle déplace un problème de logement qu'elle ne peut pas résoudre.
« Le sujet est très épineux et politique. » — Hélène Béchet, Terre de Liens, citée dans Alternatives Économiques, jan. 2025
L'article soulève également un paradoxe décisif : les collectivités locales qui démolissent les cabanes informelles sont souvent les mêmes qui bétonisent leur territoire — routes, quartiers, équipements sportifs — des opérations bien plus destructrices pour les espaces naturels que la cabanisation elle-même. Deux poids, deux mesures. L'une est sanctionnée, l'autre subventionnée.
L'article d'Alternatives Économiques identifie deux sous-catégories dans la "cabanisation" : ceux qui se construisent une résidence de loisir illicite dans un paysage de rêve, et ceux qui n'ont pas les moyens de se loger autrement. C'est un début de distinction. Mais il en manque une troisième, cruciale — celle que nous rencontrons le plus souvent dans notre travail de terrain.
Construction sans autorisation sur zone naturelle, agricole ou littorale. Dégradation environnementale avérée. Peut justifier une intervention — proportionnée, avec relogement si précarité.
Ménages sans solution de logement, insolvables, qui s'installent faute de mieux. La destruction sans relogement ne résout rien. Nécessite une réponse sociale, pas seulement répressive.
Camping classé, mobil-home sous arrêté préfectoral, yourte sur terrain privé avec droits acquis. Aucune illégalité substantielle. Pourtant qualifié de "cabanisation" et soumis aux mêmes procédures de destruction.
C'est cette troisième catégorie que la politique anti-cabanisation — et la couverture médiatique ordinaire — refuse de distinguer. Parce que reconnaître son existence obligerait à admettre que certaines destructions sont injustes, voire illégales.
Voici ce que la lutte anti-cabanisation menace de détruire à Ponet-et-Saint-Auban, dans la Drôme, en 2026 :
Le camping La Ruche n'est pas une construction sauvage. Voici ce que les documents établissent :
Et pourtant : le 20 mars 2026, le tribunal ordonne la remise en état des lieux. Seize jours plus tard, la commune vote un PLUi reclassant le terrain en zone naturelle. Dix habitants — de 20 à 75 ans — risquent l'expulsion. Zéro solution de relogement prévue.
→ Dossier presse complet avec 8 documents PDF et kit photos HD
Mettre dans le même sac la villa illicite avec piscine sur une dune protégée et le camping classé depuis 1998 dont les résidents ont investi dans des infrastructures permanentes n'est pas une erreur de catégorisation. C'est une politique.
Cette confusion sert plusieurs intérêts. Elle permet d'appliquer des procédures standardisées sans examen au cas par cas. Elle offre aux élus un argumentaire écologique pour des décisions qui relèvent parfois d'autres logiques — foncières, politiques, ou simplement de nettoyage social d'un territoire. Elle prive les habitants de la possibilité de se défendre en invoquant leurs droits spécifiques, parce qu'ils sont d'emblée classés comme "illégaux".
C'est précisément pourquoi le travail de distinction — juridique, factuel, documenté — est au cœur de notre mission. Chaque dossier est différent. Chaque situation mérite un examen de ses droits propres.
L'article de Solange de Fréminville fait un pas que la plupart de ses confrères ne font pas : il reconnaît que la question est "épineuse et politique". Il documente l'existence d'une question sociale que la répression ne résout pas. Il pointe le paradoxe des élus bétonneurs qui sanctionnent les petites illégalités des pauvres.
C'est un point de départ. Notre travail est d'aller plus loin : nommer les trois catégories, défendre la troisième, et montrer — dossier après dossier — que l'habitat non-ordinaire légitime n'est pas de la cabanisation.
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